Saleh Muslim, responsable des relations extérieures du PYD

A l’occasion du 20ème anniversaire du « jour noir » où Abdullah Öcalan a été enlevé au Kenya par les services secrets turcs, le 15 février 1999, le dirigeant kurde Saleh Muslim lui a rendu hommage à travers un récit qui raconte sa rencontre avec le leader kurde, leurs discussions et les relations que celui-ci entretenait avec la population locale.

Le 20 juillet 1979, Abdullah Öcalan s’est rendu en Syrie en passant par Kobanê. Il a passé 20 ans dans la région, principalement en Syrie et au Liban. Pendant cette période, il a eu, de par sa personnalité et ses idées, une influence considérable sur la population du Rojava qui était en quête de libération. Saleh Muslim, responsable des relations extérieures du Parti de l’Union démocratique (PYD), a croisé le chemin d’Ocalan quelques années après son arrivée en Syrie.

« Avant de rencontrer Öcalan, j’ai rencontré le mouvement de libération kurde. En 1978, j’avais commencé à travailler en Arabie saoudite. En 1979-1980, j’y ai côtoyé des camarades du Nord-Kurdistan. Nous étions toujours dans une quête, surtout après la répression du Serhildan (soulèvement) de Barzani en 1975. Nous avions des questionnements sur le devenir et la nature du mouvement kurde.

Il y avait un camarade d’Adiyaman, Hüsnü Yorulmaz, qui est plus tard retourné au Nord-Kurdistan où il est tombé en martyr en 1987. C’est par son intermédiaire que nous recevions les publications. Ainsi, de 1979 à 1981, nous suivions régulièrement les évolutions.

Rencontre avec Öcalan à Damas

Je faisais des allers-retours en Syrie avec une permission annuelle. En 1984, si je me souviens bien, je suis revenu en Syrie avec une de ces autorisations et j’ai informé Hüsnü Yorulmaz que je serais chez quelqu’un à Damas. Les camarades ont envoyé quelqu’un me chercher là-bas. Nous sommes sortis ensemble. Je ne savais pas où nous allions. Nous sommes allés au 4ème et dernier étage d’une maison située dans un quartier périphérique de Damas. D’un coup, une personne sort sur le pallier pour m’accueillir: c’était M. Öcalan. Nous avons eu un entretien très chaleureux et amical. C’était comme si nous nous connaissions depuis des années.

Il inspirait la confiance et l’espoir

Nous avons parlé pendant 2 à 3 heures. Je me suis d’abord présenté: ce que je faisais, d’où je venais. Il s’est présenté à son tour. Il a expliqué le mouvement et ses différentes phases. Nous avons déjeuné ensemble, puis nous nous sommes séparés. Les personnes aussi sincères que lui sont rares, surtout lors de la première rencontre. Son attitude éveillait vraiment la sympathie. Il était sincère et chaleureux dans sa façon de parler et son comportement. Il avait du charisme. Ses discours et ses analyses inspiraient confiance et espoir. Il reconnaissait que le peuple kurde devrait affronter des phases difficiles. Mais, en même temps, il nous donnait confiance en disant: « Nous pouvons réussir, nous pouvons le faire. » J’en ai gardé une marque profonde et sincère.

Des rencontres régulières

Après cette première rencontre, nous avons continué nos échanges. Dès que nous avions des congés, nous en profitions pour aller le voir. En 1991, je suis retourné définitivement en Syrie. Après cela, nos rencontres se sont poursuivies sans interruption. J’écrivais pour des revues comme « Dengê Kurdistan ». Je traduisais du turc en arabe et parfois en kurde. Je n’étais pas un cadre du mouvement, mais un ami qui aidait les camarades. Je rencontrais régulièrement le leader, soit à Damas, soit à Alep.

Le leader n’était pas du genre à donner des ordres. Il consultait toutes les personnes qui l’entouraient. « Il y a cette situation, comment devons-nous la gérer? » Demandait-il. Il arrivait même qu’il consulte des enfants. Peut-être qu’il prenait la décision finale lui-même, mais il réfléchissait et pesait le pour et le contre après avoir consulté tout le monde. Il inspirait de l’admiration aux personnes avec lesquelles il discutait. Parce qu’il leur parlait avec sincérité et dans un langage qu’ils pouvaient comprendre, les gens se demandaient souvent: « Pourquoi n’ai-je pas pensé cela? »

L’importance de la création de la chaîne de télévision MED TV

En 1995, MED TV venait d’être créée. Je me souviens particulièrement d’un jour où nous étions assis avec le leader dans la maison du parti. Il y avait beaucoup de monde, c’est à dire la population locale. MED TV était allumée et diffusait une émission destinée à l’enseignement du kurde aux enfants. Je me souviens d’avoir été très ému ce jour-là. Le leader regardait la télévision qu’il avait créée, avec la population et, de cette manière, les enfants apprenaient le kurde. Cette scène m’a inspiré admiration et confiance. À cette époque, très peu d’Etats avaient des chaînes de télévisions sur satellite Nous étions en 1995 et cela m’a vraiment impressionné

Il avait beaucoup de considération pour ses amis

Le leader avait beaucoup de considération pour les personnes, les amis. Quand tu faisais le geste de partir pendant qu’il parlait, il t’arrêtais : « Non, assieds-toi, parlons ». Il n’a jamais été imposant, il était très modeste. Un villageois qui ne le connaissait pas pouvait le prendre pour une personne ordinaire. Il discutait beaucoup et créait des liens sincères.

Les discussions avant le complot

Quelques mois avant le complot, il a entamé une réflexion sur la question de savoir où il devrait aller au cas on lui demanderait de sortir. « Devrais-je aller à la montagne ou en Europe ? », disait-il.

Personne ne savait pourquoi il avait commencé cette réflexion. Nous ne savions pas qu’il y avait un complot ou qu’il y en aurait. Il l’avait certainement pressenti. Il savait ou sentait qu’il y avait des changements. C’est pourquoi il se préparait.

Dernier entretien

Notre dernier entretien a eu lieu le 17 septembre 1998. Nous étions six personnes. Nous avons mené une réflexion sur ce que nous pouvions faire pour les Kurdes de Syrie, sur la question de savoir si nous devions ou pas lancer un mouvement ou créer un parti. Nous avons discuté du matin jusqu’au soir et avons déjeuné ensemble. « Vous, les Kurdes du Rojava et de Syrie, a-t-il dit, devez absolument vous organiser, faire quelque chose. Ne vous y trompez pas, même si nous sommes ici aujourd’hui, nous ne sommes que des invités, nous pouvons partir à tout moment. »

Il ne nous abordais pas comme si nous devions toujours aider le parti. Il disait que nous devions penser par nous-mêmes et faire quelque chose pour nous-mêmes. « Vous avez des idées, vous avez des expériences. Vous pouvez faire quelque chose », disait-il. Partant de là, nous avons essayé de faire quelque chose.

Le début du complot

Le complot du 9 octobre a commencé 15 jours après cette réunion. Le leader a quitté la Syrie. Tout le monde était préoccupé. Nous nous demandions ce qui était arrivé au leader, où il était allé. La population du Rojava n’avait jamais entretenu des liens aussi forts avec un dirigeant. Il y avait beaucoup d’incertitudes. J’étais à Kobanê à l’époque. Les gens que je voyais sortir de chez eux ressemblaient à des mort-vivants. La population était très en colère, elle était sur le point d’exploser. Pendant le séjour du leader en Italie, il y a eu des jeûnes de la mort, des gens se sont immolés par le feu.

Kobanê a afflué vers la frontière

Lorsque s’est produit la conspiration du 15 février, la population n’a pas pu se contenir, elle est descendue dans les rues. Lorsque j’ai appris la nouvelle, je travaillais sur mon champs à Kobanê. Comme tous les matins, j’écoutais la radio. Aux informations, j’entends : »Öcalan a été capturé. Le Premier ministre Bulent Ecevit fera une déclaration dans deux ou trois heures ».

Dès que j’ai entendu la nouvelle, je suis rentré chez moi. J’ai essayé de prévenir le choc que ma femme et mes enfants allaient ressentir en entendant la nouvelle à la télévision. Le soir, tous les habitants de Kobanê, enfants aux pieds nus, femmes et hommes, sont sortis dans la rue en criant. Nous avons marché vers le poste-frontière. Les forces étatique ont également réagi, se déployant devant le poste-frontière. De notre côté, nous avons essayé d’apaiser la population pour éviter des affrontements ou d’autres situations préjudiciables.

Perçu comme un obstacle

L’idéologie et la pensée du leader auraient pu avoir une plus grande influence, non seulement sur le peuple kurde, mais sur l’ensemble des peuples du Moyen-Orient. C’est pourquoi, il a été perçu comme un obstacle au projet de refonte du Moyen-Orient. C’est pour cette raison qu’ils ont mis en oeuvre le complot international. Il était à la fois très visionnaire et fort idéologiquement. Il était à la tête d’un parti et d’une force de guérilla. Une force qui était en mesure de changer les équilibres au Moyen-Orient. Ils ont mis cette conspiration à exécution pour séparer la tête du corps.

Ils n’ont pas réussi à le faire taire

Malgré le complot, ils n’ont pas réussi à faire taire le leader. De là où il se trouvait, il a encore influencé le peuple avec ses écrits, ses analyses, ses ouvrages. Les Arabes, les Kurdes et d’autres peuples le suivaient. À Imralı, il a développé de nombreux projets de solutions et fait des pronostics très justes. Les idées, pensées et projets du leader s’adressent à tous les peuples, pas seulement aux Kurdes. L’autonomie démocratique, la nation démocratique, etc., tous ses projets sont fondés sur la coexistence et la fraternité des peuples.

L’isolement vise ses idées

Depuis juillet 2011, le leader n’a pas pu voir ses avocats et, à partir de 2016, il n’a pu entrer en contact avec personne, même pas sa famille. Le renforcement de cet isolement vise uniquement à empêcher la diffusion de ses idées et pensées. Parce qu’elles affectent le peuple qui, ensuite, les met en œuvre.

Ce que nous faisons n’est pas suffisant

Ce que nous faisons n’est pas suffisant. Nous devons faire mieux. Mme Leyla Güven n’agit pas pour une seule personne, ni pour un parti, mais pour 40 millions de Kurdes. Elle fait ce que nous n’avons pas pu faire. Nous ne pouvons pas attendre. Nous organisons des actions de solidarité jusque dans les villages du Rojava, mais cela n’est pas suffisant. Il y a déjà une révolution en cours ici. La solidarité doit venir en particulier des grandes villes de Turquie. Notre peuple, qui vit dans les métropoles comme Ankara, Istanbul et Izmir, devrait élever la voix.

Nous devons nous mobiliser

Notre avenir dépend du processus actuel. L’ennemi s’est mobilisé, mais, face à lui, nous ne sommes toujours pas mobilisés. Nous devons renforcer l’efficacité de nos actions dans les villages et les villes. Leyla Güven et ses camarade en grève de la faim nous montrent la voie. Nous devons être forts à leurs côtés et faire entendre partout leur voix.

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