Öcalan : « Les maladies chaotiques se propagent »
Abdullah Ocalan, leader kurde incarceré depuis le 15 février 1999 sur l'Ile-prison d'Imrali, en Turquie.

À l’heure où le coronavirus a plongé le monde dans une crise sans précédent dans l’histoire du capitalisme, nous partageons avec nos lecteurs cet extrait du plaidoyer d’Abdullah Öcalan dans lequel le leader kurde livre une analyse sur l’apparition des maladies à dimension chaotique.  

« Le pouvoir et l’exploitation entre les mains de la bourgeoisie sont un cancer qui dévore la société. Nul besoin d’être un scientifique pour établir un lien entre ce cancer social et les maladies qui se propagent, telles que le cancer et le sida. Dès la naissance de la société capitaliste, Hobbes définit le pouvoir (l’État) comme une nécessité pour empêcher l’homme d’être « un loup pour l’homme ». Ce raisonnement est vrai à l’envers : Le capitalisme établit sa domination pour faire de l’homme un loup pour l’homme. Dans les temps modernes, l’homme est devenu un loup, non seulement pour l’homme, mais pour toute la nature. Comment cette classe visant à maximiser le profit et l’accumulation ne pourrait-elle pas exploiter la société et la nature une fois au pouvoir ?

Aucun système social dominant n’a attaqué les fondements de la société comme ne l’a fait le capitalisme

Le marxisme a scrupuleusement analysé des concepts tels que la valeur, le profit, le travail, l’impérialisme et la guerre. Cependant, pour mieux comprendre leur fonction au sein du marxisme, il est nécessaire de les observer dans le contexte que nous avons présenté ici. Les descriptions contenues dans les livres saints concernant l’arrivée de l’ « antéchrist » peu de temps avant l’apocalypse, conviennent très bien à la réalité de cette classe (la bourgeoisie). Aucun système social dominant n’a attaqué et détruit les fondements de la société et de l’environnement naturel, comme ne l’a fait le capitalisme. La bourgeoisie, en tant que classe, a fait naître du concept de nation le nationalisme raciste et le fascisme ; partant de l’idée de maîtrise de la nature, elle a provoqué des catastrophes écologiques ; et utilisant la notion de profit, elle a créé le chômage massif. Elle est désormais en phase d’autodestruction. Petit à petit, elle perd ses caractéristiques spécifiques et s’effondre. Ce n’est pas le prolétariat, mais la classe bourgeoise qui se révolte contre elle-même. Une nouvelle ère sociale ne pourra commencer qu’avec la dissolution de cette société de classe non viable.

La société réalise pour la première fois qu’elle est prise au piège dans le chaos

La vision du capitalisme selon laquelle « chacun est un loup pour les autres » génère un problème général de sécurité. La sûreté sociale n’est plus seulement menacée par des facteurs externes, tels que les crimes et délits définis par le droit, mais aussi, et avant tout, par les problèmes élémentaires produits par le système, tels que la faim et le chômage. En raison de la hausse des prix, d’une part, et de la croissance démographique, d’autre part, les problèmes d’éducation et de santé ne sont toujours pas résolus. Les maladies à l’origine du chaos telles que le cancer, le sida et le stress se propagent. La société, qui se voit privée des éléments indispensables à la vie, comme l’environnement, le logement, la santé, l’éducation, le travail et la sécurité, se rend compte pour la première fois dans l’histoire, qu’elle se trouve dans une impasse, autrement dit dans le piège du chaos. Nous sommes dans une phase où l’absence de solution provoque des étourdissements.

La science monopolisée par le pouvoir ne joue pas son rôle

Les mécanismes de défense traditionnels s’affaiblissent à mesure que la solidarité communautaire se dégrade. Celle-ci laisse alors la place aux violences individuelles et de bandes. Le terrorisme de clan et de tribu s’enflamme en opposition au terrorisme du pouvoir. A mesure que le pouvoir politico-militaire émerge ouvertement au sein de l’État, se crée un état de légitime-défense pour la société. Lorsque les normes générales d’équité découlant de l’État de droit ne sont pas respectées, que les droits humains et les modes d’expression démocratiques sont placés sous embargo, apparaissent obligatoirement des forces de défense populaires, ce qui conduit à une spirale de violences réciproques. Au lieu de contribuer à la solution de la crise, cela ne fait que l’exacerber.

Le sport et l’art transformés en outils anesthésiants

Des activités telles que le sport et l’art, qui devraient en fait aider à atténuer et éliminer les contradictions matérielles, et faciliter la compréhension mutuelle, sont au contraire transformées en outils anesthésiants qui servent à créer des illusions. Une fonction similaire est attribuée aux religions et aux sectes qui empêchent la société de discerner la réalité et qui, en créant des mondes transcendantaux et des congrégations intégristes, agissent comme des obstacles sur la voie d’une véritable solution. Vidé de son essence historique et sociale, le trio sport-art-religion est affligé d’œillères et de cœurs d’étain ; des paradigmes illusoires sont créés afin d’imposer à la société la non-solution comme une fatalité. Ce type de résistance face au chaos provoque paradoxalement l’aggravation du chaos.

C’est surtout dans ces périodes-là que l’art, la science et la technologie qui devraient agir comme des mécanismes de protection et jouer un rôle éclairant, constructif et directeur dans la réorganisation, sont empêchés des remplir cette mission en raison de leur monopolisation par le pouvoir. Des ressources énormes sont gaspillées dans l’armement et les guerres inutiles, alors qu’elles pourraient servir à la résolution des problèmes urgents ; la société est orientée vers des produits à but lucratif, opposés à ses besoins fondamentaux, ce qui contribue à renforcer le chaos.

Nous pourrions approfondir encore la définition du chaos qui est généré par le système avec l’implication de toute la société. Mais pour notre propos, cette description est suffisante. Si nous ne prenons pas conscience de cette situation de chaos et continuons à penser et agir comme dans une situation normale, nous répéterons indéfiniment les erreurs élémentaires au lieu de trouver une solution.

La bataille doit être gagnée surtout au niveau de l’intellect, c’est-à-dire de la mentalité

Dans des moments comme ceux-ci, les efforts intellectuels sont beaucoup plus nécessaires qu’à d’autres moments. La science et la religion, esclaves du pouvoir, sont extrêmement efficaces pour propager des paradigmes faux et déformés. Dans des moments comme ceux-ci, il convient de prêter une attention particulière au rôle contre-révolutionnaire de la religion, de l’art et du sport. Il y a un besoin de plus en plus grand d’une science et de structures scientifiques, que j’appellerais « écoles et académies socio-scientifiques », capables d’offrir à la société de vrais projets et de bons paradigmes. La bataille doit être gagnée surtout au niveau de l’intellect, c’est-à-dire de la mentalité. Nous vivons à une époque où la révolution intellectuelle est d’une importance décisive.

Une révolution des mentalités doit avoir lieu en union avec les valeurs morales. Quand les conquêtes de mentalité ne vont pas de pair avec celles de morale et d’éthique, le résultat reste incertain et, en tout cas, transitoire. Gardant à l’esprit l’énorme ruine éthique provoquée par le système, la société doit se doter de la conduite éthique et morale, des personnalités et des institutions nécessaires.

Une bataille contre le chaos, dépourvue d’éthique et de morale, peut engloutir l’individu et la société. La morale ne peut jamais ignorer les traditions sociales, elle doit développer une nouvelle éthique sociale en harmonie avec celles-ci. Le système dominant en phase de chaos n’utilisant les institutions politiques et leurs mécanismes que dans un but démagogique, il faut être particulièrement attentif au choix des moyens et des instruments politiques.

Extrait du plaidoyer du leader kurde Abdullah Öcalan intitulé « Défendre un peuple »

1 COMMENTAIRE

Laisser un commentaire