26 ans ont passé depuis l'attentat à la bombe contre le journal Özgür Ülke. Au lendemain de l’attentat, le journal titrait en une : « Ce feu vous brûlera aussi ». Selon la journaliste Zekine Türkeri qui travaillait alors pour le quotidien, ce titre est aujourd’hui, plus que jamais, d’actualité.

26 ans ont passé depuis l’attentat à la bombe contre le journal Özgür Ülke. Au lendemain de l’attentat, le journal titrait en une : « Ce feu vous brûlera aussi ». Selon la journaliste Zekine Türkeri qui travaillait alors pour le quotidien, ce titre est aujourd’hui, plus que jamais, d’actualité.

« Özgür Ülke » est né le 28 avril 1994, après les journaux Halk Gerçeği, Yeni Halk Gerçeği, Yeni Ülke, Özgür Gündem et Welat censurés les uns après les autres par le régime turc. Suite à l’interdiction de ces journaux, « Özgür Ülke » était le seul média représentant la presse libre. Il a été attaqué à la bombe le 3 décembre 1994. Les 3 bureaux du journal, deux bureaux à İstanbul et un à Ankara, ont été attaqués simultanément. Alors qu’Ersin Yıldız, un agent responsable du transport du journal, est mort dans l’attaque, 23 autres employés ont été blessés. Non seulement les autorités n’ont rien fait pour identifier les auteurs de l’attentat, mais les personnes blessées dans les attaques ont été arrêtées par la police à la sortie de l’hôpital.

CE FEU VOUS BRÛLERA AUSSI

Le jour suivant l’attentat, le journal paraissait avec ce titre en première page : « Ce feu vous brûlera aussi », une réponse aux commanditaires de l’attaque. Dans le même numéro, les éditeurs soulignaient que la décision de réduire le journal au silence avait été prise, trois jours plus tôt, au sein du Conseil de sécurité nationale (MGK) par les fonctionnaires les plus haut-placés de l’État. 

SOLIDARITÉ AVEC LE JOURNAL

L’attaque du journal a suscité un grand mouvement de solidarité. Tandis que certains intellectuels manifestaient leur réaction en écrivant dans les colonnes du journal, d’autres descendaient dans la rue et distribuaient eux-mêmes le journal en disant « Soutenez votre journal ».

LES DESSOUS DE L’ATTENTAT : LA LISTE DES PERSONNES « À ÉLIMINER »

Le journal a révélé que la décision de l’attaque à la bombe avait été prise au cours d’une réunion du MGK, juste 3 jours avant l’attaque. Le journal a été pris pour cible lors de cette réunion où il a été dit qu’il était « source de division » et qu’il devait être « réduit au silence ». Un document classé secret, signé par la première ministre de l’époque, Tansu Çiller, contenant une liste de personnes et d’organisations « à éliminer », dont Özgür Ülke, a été publié par le quotidien, moins de 15 jours après l’attentat. 

LE GOUVERNEMENT ACCUSE LE JOURNAL DE L’ATTENTAT

Dans une déclaration concernant l’attentat, le porte-parole du gouvernement de l’époque, Yıldırım Aktuna, a dit ceci : « Nous pensons qu’ils ont eux-mêmes perpétré l’attentat pour mettre la Turquie dans une situation difficile. »

Après cette déclaration, le journal a été interdit par une décision prise le 2 février 1995. 220 des 247 numéros publiés par le journal ont été saisis. 

35 journaux de même tendance ont été fondés après Özgür Ülke. Ils ont tous été interdits, les uns après les autres, certains au bout de quelques jours, les autres après quelques semaines ou mois. Mais la tradition de la presse libre se poursuit toujours.

UN ATTENTAT À LA BOMBE ORDONNÉ PAR TANSU ÇİLLER

La journaliste Zekine Türkeri, qui était reporter à l’époque, est revenue sur les événements. Soulignant que la République turque avait eu, depuis sa fondation, une approche militariste visant à anéantir les Kurdes, elle a déclaré : « L’attaque à la bombe a été ordonnée par Tansu Çiller elle-même. C’était plus facile d’éliminer un journal que de s’occuper des journalistes un par un. Le journal comptait alors près de 100 employés ; un quart de ses effectifs a été massacré. Personne ne pouvait travailler pendant plus de 6 mois d’affilée à cette époque, au risque de se faire assassiner. Beaucoup de nos amis ont dû s’exiler. »

CIBLÉ PARCE QU’IL DISAIT LA VÉRITÉ

Et la journaliste d’ajouter : « À l’époque, il était très difficile de travailler en tant que journaliste au Kurdistan. Il y avait toujours derrière nous des hommes masqués et munis de fusils à long canon. Nous devions donc toujours sortir en équipe. À Istanbul, nous essayions de faire de même. Mais, au Kurdistan, le journaliste qui sortait tout seul était sûr de ne pas pouvoir revenir sain et sauf au bureau ou à la maison. Ils nous suivaient partout. C’est dans ces conditions que nous devions travailler. Mais nous avons dû bien faire notre métier, parce que l’État et le gouvernement de l’époque étaient très ennuyés par nos activités. À part nous, personne ne couvrait l’actualité sur les Kurdes. Özgür Ülke a été pris pour cible parce qu’il disait la vérité. »

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