Interview avec Bassam Ishak, opposant syrien et bénévole auprès du gouvernement autonome du Rojava

Propos recueillis par Chris Den Hond et Mireille Court à Qamishlo, Rojava ou la Fédération Démocratique du Nord de la Syrie, juillet 2017

Entre deux réunions sur le système communal au Rojava et les défis économiques du gouvernement autonome du Nord de la Syrie, nous rencontrons Bassam Ishak, originaire de Hassaké. Bassam fait partie de la communauté des Syriaques ou Assyriens et il était directeur exécutif d’une organisation Droits de l’Homme en Syrie jusqu’en 2011, quand il a dû quitter la Syrie. Il a ensuite rejoint le conseil national syrien, l’opposition syrienne qui siégeait à Istanbul, avant de la quitter et de rejoindre comme bénévole le gouvernement autonome à Rojava, ou, comme il préfère le dire « la fédération démocratique du Nord de la Syrie ».

Bassam Ishak: « J’ai rejoint le Conseil national syrien fin 2011 quand il a été créé. A cette époque nous étions censés être une alliance de différentes organisations politiques avec comme but une Syrie pluraliste et démocratique. Mais avec le temps, j’ai réalisé que c’était seulement sur le papier. Quand la révolution est passée de la période des manifestations pacifiques à une guerre civile, il est devenu évident qu’ils avaient un projet différent et qu’ils voulaient un Etat religieux en Syrie. C’est complètement contraire aux buts initiaux du Conseil ou de la Coalition nationale syrienne. Donc j’avais le choix entre le véritable projet du Conseil ou de la Coalition nationale syrienne qui ferait de la Syrie un Etat religieux, ou une autre opposition avec comme projet une Syrie arabe nationaliste, ou bien un Etat syrien pluraliste. Et pour être en accord avec ma conscience, j’ai choisi une Syrie pluraliste. »

« Quel est le choix? Au moins nous avons ici un point de départ et ce début est basé sur le pluralisme et il y a une idéologie qui est basée sur la réalité et non sur des idées étrangères qui sont faites pour d’autres, mais pas pour la Syrie. Je pense aussi qu’il y a un esprit d’ouverture ici.  Nous devons être pragmatiques, parce que nous commençons. Il faut répartir le pouvoir entre les régions et s’assurer que nous n’ayons pas un nouveau Assad à Damas. Ma région d’Hassaké par exemple, était marginalisée par le système du régime Assad. Notre gouverneur était désigné par le pouvoir central. Il n’avait pas besoin d’être populaire auprès de la population, parce qu’il n’était pas élu. Maintenant nous mettons en place un vrai système démocratique. »

Mais les opposants au fédéralisme démocratique, mis en place au Rojava, reprochent aux nouvelles autorités qu’elles « attisent les tensions entre communautés », qu’elles « pratiquent un fichage de la population », qu’il y a un « enrôlement forcé dans les milices » et que « les chrétiens dans le gouvernement autonome servent de cache-sexe pour la domination du PKK ».

« C’est totalement faux, » s’insurge Bassam Ishak. « Il y avait une milice chrétienne créée par les Syriaques pour protéger les quartiers syriaques à Amoudé. Le régime de Damas a créé une milice sous ses ordres censée d’avoir la même fonction. En janvier 2016, le régime a bloqué des rues. Les Asayish (la police du gouvernement autonome) ont demandé d’ouvrir les rues. Il y a eu une face à face. Le régime a tiré et tué un passant. Le Suturo (forces syriaques) a riposté et tué un membre de la police du régime. Ce fut un seul incident, qui s’est arrêté là. En déduire qu’il y a une forte tension entre les communautés, c’est de la mauvaise foi pure et dur. » 

« On nous accuse de « ficher la population »? Comment un gouvernement peut-il taxer ses citoyens, y comprisles commerçants, s’ils ne sont pas enregistrés? Où dans le monde y a-t-il une autorité sans données sur ces citoyens? Le Nord de la Syrie est entouré d’entités très hostiles. S’il n’y a pas une administration civile et militaire, cela ne tiendra pas six mois. L’Etat islamique a effectué des contre attaques à Tal Abyad. Si nous n’avions pas enregistré les gens pour savoir qui est qui, la ville serait de nouveau tombée dans les mains de l’Etat islamique. »

« Si les Syriaques chrétiens étaient des marionnettes dans le gouvernement autonome, pourquoi aurions-nous nos droits à la langue, que le régime arabe ne nous a pas donnés? Pourquoi est-ce que nous avons des co ministres qui travaillent dur et qui prennent des vraies décisions? Pourquoi est-ce que notre langue est devenue officielle. Vous voyez les panneaux municipaux en trois langues (arabe, kurde et syriaque). Je vois le Syriaque partout. Pour la première fois, le Syriaque ou la langue Araméenne, la langue de Jésus Christ, est officielle depuis des milliers d’années. Et cela est arrivé après de longues et difficiles négociations. »

Sur la prétendue domination des Kurdes dans la Fédération démocratique du Nord de la Syrie, Bassam Ishak répond: « Est-ce que les Kurdes sont dominants à Membij? La raison pour laquelle ils ne le sont pas, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne le peuvent pas. Ils sont réalistes et pragmatiques. Les Forces Démocratiques Syriennes sont, à part des Kurdes, aussi composées des combattant(e)s arabes et syriaques. J’ai rencontré des combattants syriaques et ils tombent blessés à Racca tout le temps. Mais ils doivent y aller parce que si eux ne le font pas, d’autres ne le feront pas et la Syrie ne pourra pas aller vers une nouvelle Syrie libre. Cela prouve bien que les Kurdes et les Forces Démocratiques Syriennes n’ont pas l’intention de se séparer de la Syrie. Ils savent qu’ils ne peuvent pas garder ces régions. Ils ont mis en place des conseils locaux. C’est une situation de vie ou de mort. »

 « Si on voit un peu partout le portrait d’Abdullah Öcalan, c’est parce qu’il est un symbole. ce n’est pas un dictateur. Il est emprisonné en Turquie. Il n’est pas comme la plupart des présidents et les rois du Moyen-Orient qui se complaisent dans le pouvoir et mettent leur portraits partout. Il incarne un symbole pour le peuple. Il nous donne un espoir. D’ailleurs, nous avons une dette envers le PKK. Ce sont eux qui sont descendus en premier pour empêcher que Qamishlo tombe dans les mains de l’Etat islamique, qui était dans le centre d’Amoudé et Qamishlo. Après les YPG/PYD ont réouvert les églises et ont donné les clés pour rien en échange. Sans eux, nos femmes seraient violées et emmenées à Raqqa. Il faut tout mettre dans un perspective. »

 Bassam Ishak s’est entretenu, pas seulement avec les Kurdes du PYD qui font partie maintenant du gouvernement autonome, mais aussi avec les Kurdes qui sont en fait pour une indépendance du Kurdistan syrien, comme le voudrait Barzani pour les Kurdes en Irak.

 « J’ai eu des conversations avec la direction du Conseil national kurde, ceux qui sont pour une Kurdistan indépendant. Je leur ai demandé quelle était la différence entre leur projet kurde et le projet d’une fédération démocratique (du Nord de la Syrie). Ils m’ont répondu qu’ils n’étaient pas contents seulement de trois cantons. Ils voulaient que tout le Nord de la Syrie s’appelle le Kurdistan de Ouest. Ces gens sont les partenaires de la coalition nationale syrienne à Istanbul et avec la haute commission de négociation à Riyad qui dit qu’ils veulent que toute la Syrie soit un pays arabe. Alors comment peux-tu résoudre ce dilemme? Si eux obtiennent un Kurdistan syrien indépendant, alors nous, les Syriaques et les Arabes, nous serons une minorité dans leur Etat-nation, tandis qu’aujourd’hui, dans la fédération démocratique du Nord de la Syrie, nous sommes des partenaires à part entière. »

 En 1932, le père de Bassam Ishak était vice-président du parlement syrien. Quand le président syrien et le président du parlement ont démissionné, il est devenu président de la Syrie, mais seulement pour 24 heures. Aujourd’hui, Bassam Ishak Junior ne croit pas qu’il lui succèdera un jour. Il se satisfait pleinement de son rôle de bénévole du gouvernement fédéral du Nord de la Syrie.

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