Le 16 septembre, un débat sur la liberté de la presse et la répression politique en Turquie et au Bakur1 a eu lieu sur le stand du conseil démocratique kurde en France (CDKF). Ce débat a réuni Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat National des Journalistes, Tugba Hezer, élue du HDP de la province de Van à l’assemblée législative turque, et Maïté et Yohan, membres du Comité de Solidarité avec les Prisonniers Basques.

Plus de 170 journalistes sont aujourd’hui enfermés en Turquie pour avoir voulu faire leur métier. Le jour où l’on apprenait la fin du calvaire de Loup Bureau, c’est un autre photographe, Cagdas Erdogan, qui était arrêté pour avoir montré ce que le gouvernement Erdogan, emporté dans sa folie totalitaire, cherche à cacher : les massacres, mais aussi les résistances. Des centaines de médias ont été fermés, en particulier ceux dénonçant les exactions dont sont victimes les minorités en Turquie, et notamment les Kurdes. Les procureurs enchaînent les accusations les plus farfelues à l’encontre des journalistes, les accusant de soutenir à la fois le PKK et le mouvement islamiste de Fetullah Gülen, dans une parodie de justice qui ne trompe plus personne. Après que Dominique Pradalié aie rappelé l’importance vitale d’une presse libre pour la démocratie, Tugba Hezer a décrit la situation politique actuelle au Kurdistan, où les Kurdes sont victimes d’une répression particulièrement sévère de l’état simplement pour avoir demandé leurs droits et proposé une alternative politique démocratique et respectueuse des peuples à travers le HDP, qui a fait chanceler le pouvoir d’Erdogan en obtenant 13% des suffrages aux élections législatives de 2015. Elle a insisté notamment sur la place centrale des femmes dans la résistance aux politiques de l’état turc, ce qui fait d’elles les premières cibles de la répression, puis elle a terminé en parlant de la situation des détenu.e.s kurdes, dont les conditions de détention se dégradent fortement et qui sont régulièrement victimes de tortures. Ce qui ne les empêche pas de continuer à résister même enfermé.e.s, à l’image de Zehra Dogan, journaliste incarcéré qui a lancé en cellule avec ses co-détenues un numéro spécial du journal Özgür Gündem. La jeune députée est-elle même un exemple du courage et de la détermination des femmes kurdes qu’elle évoque dans ses paroles. Sous le coup d’un mandat d’arrêt de l’état turc, elle n’a pas pu rentrer chez elle depuis le coup d’état avorté de juillet 2016. Des dizaines de représentants du HDP ont été emprisonnés, notamment les co-maires de grandes villes kurdes, démis de leurs fonctions et remplacés par des administrateurs d’état qui ont essayé de détruire tout ce que le HDP avait mis en place au service de la population, associations culturelles, humanitaires ou conseils de quartiers. Cette politique, dans la continuité des massacres et destructions de villes kurdes en 2015 et 2016, a pour but ouvertement affiché d’écraser le mouvement kurde. Mais aussi dure soit-elle, elle n’a pas réussi à briser la résistance d’un peuple habitué à se réorganiser rapidement face à l’oppression.

La violente répression de l’état turc est parue étrangement familière à Maïté et Yohan, qui ont dressé un portrait de la situation au pays basque, où l’état espagnol réprime toujours aussi violemment les mouvements indépendantistes. Bien que l’organisation de l’ETA, « pays basque et liberté », ait déposé les armes, ses sympathisants sont toujours attaqués par l’état espagnol. Militants de la cause basque, journalistes, avocats, sont ainsi la cible de poursuites judiciaires, et parfois encore de torture, dont l’usage par la guardia civil était courant il y a encore quelques années. Les prisonnier.e.s politiques basques sont condamnés à de lourdes peines, disproportionnées par rapport aux faits reprochés, et incarcéré.e.s loin de leur famille. Un processus auquel l’état français participe activement : il.les sont 78 prisonnier.e.s politiques basques en France, dont 25 qui remplissent les conditions pour une liberté conditionnelle, et dont les demandes sont systématiquement rejetées.

Cet échange de parole a mis en lumière la similarité des pratiques répressives des états nations, que ce soit au Kurdistan ou au pays basque, mais aussi en Palestine, en Amérique du Sud et du Nord, partout où des peuples autochtones tentent de faire valoir leurs droits à une culture et une organisation sociale différente de celle des états-nations qui veulent écraser tout ce qui dépasse de leur cadre. Ceux-ci adoptent les mêmes pratiques coloniales envers les peuples auxquels ils refusent le droit de s’exprimer. Et comme le souligne Dominique Pradalié, c’est souvent le mot « terrorisme » qui est utilisé pour justifier une répression lourde. Comme fin 2016 par exemple, dans le village d’Alsasua au pays basque, où suite à une bagarre avec des gendarmes qui sortaient d’un bar hors service, huit jeunes mineurs se sont vus accusés d’acte terroriste avec des peines requises totalisant…375 ans de prison ! Ou comme envers le PKK, toujours sur la liste des organisations terroristes, ce qui permet à la Turquie de demander l’arrestation d’opposants jusqu’en Europe. Une Europe où comme on l’a vu avec l’exemple du pays basque, la répression politique est toujours actuelle, et tend même à devenir de plus en plus dure.

N’oublions pas qu’un des plus vieux prisonnier politique au monde est incarcéré en France. Georges Ibrahim 2 Partie du Kurdistan incluse dans la Turquie

Abdallah, militant libanais d’extrême gauche pro-palestinien, a été arrêté en 1984, accusé de l’assassinat d’un attaché militaire américain et d’un diplomate israélien à Paris en 1982. Pourtant, aucune preuve directe ne l’incriminait, le seul fait avéré dont disposait la justice contre lui étant l’utilisation d’un « vrai-faux » passeport algérien. Bien qu’il aurait pu être libéré depuis 1999, toutes ses demandes de libération conditionnelle ont été rejetées, et les fois où elles ont été acceptées par la justice, les différents gouvernements français les ont contestées en appel. Il demeure depuis 33 ans derrière les barreaux, subissant l’arbitraire judiciaire. Une autre figure revenait dans cette fête de l’Humanité 2017, celle de Salah Hamouri, jeune avocat franco-palestinien, arrêté sans motifs particulier par les autorités israéliennes et condamné à 6 mois de détention administrative – c’est à dire sans aucune preuve l’accusant de quoique ce soit, au bon vouloir du système répressif colonial israélien.

La solidarité avec les prisonniers politiques demande une mobilisation internationale et internationaliste. Soutenir les peuples en lutte, où qu’ils soient, c’est à la fois les aider, mais aussi accepter les écouter et apprendre de leurs expériences. A l’aube d’un nouveau mouvement social contre les ordonnances du gouvernement Macron qui veulent détruire le code du travail, nous ne devons pas oublier qu’en France aussi, la répression s’abat de plus en plus durement sur ceux qui s’opposent aux politiques menées par le gouvernement, de la même façon qu’elle maintient l’ordre social dans les quartiers populaires et tente de briser les résistances des habitants. Suite au mouvement contre la loi Travail en 2016, les condamnations à des peines de prison ferme se sont comptées par centaines, visant toutes les composantes du mouvement social : syndicalistes, militants non encartés, simples manifestants… Le 19 septembre s’ouvrira d’ailleurs le procès de l’incendie de la voiture de police quai de Valmy, dont certaines accusations ont été motivées par un « témoin anonyme »…qui s’est révélé être un policier en civil. Cela aura valu des mois de détention préventive pour certains des inculpés, alors qu’aucune preuve n’établissait leur culpabilité.

Pour résister à la répression à venir, nous devons élaborer des stratégies communes, et fédérer nos expériences. A la fois avec les différentes composantes du mouvement social en France, où syndicalistes et militants d’extrême gauche auraient beaucoup à apprendre des militants des quartiers populaires qui subissent depuis des années une répression policière massive, mais aussi avec les peuples en lutte, proches ou lointain. Ce partage d’expérience peut d’ailleurs s’étendre plus largement. En termes de pratiques militantes, nous aurions beaucoup à apprendre des expériences des mouvements kurdes se réclamant de la nation démocratique théorisée par Öcalan, notamment en terme de mobilisation populaire, de démocratie directe et d’égalité femmes-hommes. Sur un temps plus long, la question des prisonniers politiques ne pourra se résoudre que par une remise en cause profonde de notre système politique, et du concept d’état-nation.

Aller plus loin :

–  sur les prisonniers politiques basques : http://www.etxerat.eus/index.php/fr/

–  campagne pour libérer Georges Ibrahim Abdallah : http://liberonsgeorges.samizdat.net

–  campagne pour libérer Abdullah Öcalan : http://www.freeocalan.org/?lang=fr

–  observatoire de la répression syndicale : http://observatoire-repression-syndicale.org

–  portail sur la question des prisonniers politiques : http://prisonniers-politiques.samizdat.net

–  free Zehra Dogan : https://zehradogan.net

Par LOEZ

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